Rap et glitch art : un nouvel amour

Le rap a-t-il emprunté le glitch art, ou le glitch s’est-il immiscé dans les clips de rap ? Il est difficile de savoir qui a fait le premier pas… Une chose est sûre : si ces deux genres artistiques sont nés dans des contextes différents et ont suivi une évolution qui leur est propre, ils sont aujourd’hui intimement liés.

Deux définitions pour le prix d’une

Il est d’abord à noter que parler de « rap » englobe une multitude de sous-genres avec leurs codes, leurs esthétismes, leurs tendances propres. Au même titre que la musique électronique se perd en ramifications de plus en plus obscures, le changement de style entre MC Solar, Booba, Nekfeu, PNL et Damnso est flagrant. Et je cite ici seulement des rappeurs français connus. Bref, prise de liberté rédactionnelle éhontée, je parlerai de rap en englobant beaucoup de monde, et vais probablement en omettre un bonne partie ; merci de venir m’incendier en commentaires, la bise.

Quant au glitch art, pour ceux qui auraient raté la série d’articles à ce sujet, voici un rapide résumé : il est apparu il y a quelques dizaines d’années, lorsque nos appareils électronique ont commencé à produire des images et bruits bizarres. L’idée principale derrière ce mouvement est de trouver une certaine beauté artistique dans l’erreur (numérique). Si vous vous promenez sur Internet plus de 30 secondes par jour, vous avez sûrement déjà été confrontés à des pixels partant en vrille d’une manière ou d’une autre, et si vous souhaitez tester chez vous, enfilez vos lunettes de protection et allez lire le tutoriel glitché à souhait.

Clips musicaux ou bac-à-sables créatifs

Dans notre cas, nous avons déjà parlé du glitch art appliqué à la musique, et on pourrait longuement discuter de l’avènement du Glitch Hop, un style musical largement associé à l’électro avec comme figure de proue actuelle The Glitch Mob. Si les codes et les effets de ce genre sont de nos jours parfois utilisés par les beatmakers (lire : compositeurs de la partie instrumentale d’un morceau de rap), notamment alliés à la trap, ce n’est rien en comparaison du coup de foudre entre direction artistique et glitch.

Lord Esperanza – Noir, réalisation Mer Noire

Lord Esperanza – Noir, réalisation Mer Noire

Depuis quelques années, les clips sont le théâtre d’une révolution visuelle phénoménale, de la création d’un esthétisme complet autour du glitch art. Qu’il soit utilisé comme modulation d’un plan entier ou comme simple transition, les pixels s’étirent, l’image se déforme, les couleurs ondulent en kaléidoscopique. Bien qu’étonnamment prépondérant dans le rap, ce phénomène est une tendance globale dans la création audiovisuelle.

Allez savoir pourquoi, on en parle paradoxalement très peu : lorsque j’ai fait mes recherches, je n’ai littéralement rien trouvé : pas l’ombre d’un article, d’une vidéo, d’une émission de radio sur le lien entre rap et glitch art. Soit je suis le seul à trouver ça chouette, soit je suis très mauvais chercheur. Qu’importe la raison, si vous avez des ressources libres d’accès sous la main, je vous attends les bras ouverts dans les commentaires !

Le glitch : énième accessoire de la culture rap ?

Un univers complexe…

Si les chaînes en or sont aujourd’hui moins omniprésentes dans l’imaginaire du rap, ce genre musical ne s’arrête pas à ses sonorités. Comme partout, les artistes soignent leur style et développent une image (culture ?) forte. Ainsi, le rap s’est épanoui conjointement au graffiti, première forme de street art contestataire et parallèle. Une nouvelle manière de s’exprimer, loin des musées, associée dans notre cas à des studios indépendants, des chambres de banlieue, qui trouvait un écho fort dans les milieux jeunes et/ou défavorisés. Fruit de l’univers underground français des années 2000, Hugo TSR est un exemple parfait de ce recouvrement entre tagueurs et rappeurs.

Chilla – Sale Chienne, réalisation Leila Sy

Chilla – Sale Chienne, réalisation Leila Sy

La porosité entre graffiti et rap n’est plus à démontrer ; on retrouve un courant similaire avec le street wear, mode vestimentaire à part entière et sujet passionnant, qui fait partie intégrante de la construction visuelle du rap. Dans un foisonnement créatif complexe, souvent influencé par les tendances américaines, les artistes français élaborent constamment leur esthétisme général : baggy, casquettes plates, sacoches ou pull larges… Tous ne suivent pas ces codes, mais leur présence forte sur la scène musicale développe un archétype du rappeur, au-delà de sa voix, de sa technique, de ses messages, du genre d’instru qu’il affectionne.

Joke – Vision, réalisation Nathalie Canguilhem

Joke – Vision, réalisation Nathalie Canguilhem

Ce cadre fluctuant, aujourd’hui bien plus proche de la pop-culture mondialisée qu’il ne l’était à ses débuts, incorpore donc aisément les clips musicaux en un magnifique terrain de jeu numérisé. L’augmentation d’audience proposée par Internet a propulsé de nombreuses cultures underground comme le rap sur un piédestal nouveau. Qui dit amplification du trafic, dit aussi budget plus important. Avec celui-ci, l’explosion de la création audiovisuelle (matériel à un prix plus abordable, logiciel accessible gratuitement…) a encouragé de nombreux réalisateurs à signer des clips de rap de plus en plus complexes.

… où le glitch a su trouver sa place

Là où la trap est un cas d’école de co-évolution entre électro et rap, l’apparition du glitch art dans les clips est l’exemple parfait d’un phénomène d’influence chez les réalisateurs. Une vague retro à souhait est née ces dernières années, alliant bruissements de vinyles, vaporwave et… glitch art. Une inspiration globale qui transparaît parfois dans les vêtements des rappeurs, mais surtout dans la direction artistique de leurs clips.

Pour écrire cet article, j’ai visionné de nombreuses vidéos de rappeurs, souvent sans le son, essayant de repérer leurs tendances visuelles. Outre les codes pré-existants (rythme des plans rapide, chorégraphie et chant face caméra), j’ai enfin réalisé combien le glitch y est utilisé. Je vous laisse faire l’expérience chez vous (accompagné d’un adulte), vous verrez. Si les dents en or ont remplacé les chaînes, il est clair que le glitch art est un coup de cœur plutôt récent, et pourtant déjà iconique de cette culture.

Dans un élan grégaire, deux cultures plus-si-underground-que-ça se sont donc rejointes et entament ensemble un long chemin créatif. On peut d’ailleurs citer Le Règlement (« youtubeur préféré de ton rappeur préféré »), Maskey (« meme from the trap ») ou encore Raska, trois créateurs de contenu d’excellente qualité traitant de rap et utilisant du glitch art dans leurs vidéos ; ce combo a de beaux jours devant lui !

Tour d’horizon ou échantillon ?

Les bases du mouvement étant fixées, je vous propose désormais d’ouvrir grands les yeux pour une visite guidée express. Comme vous avez déjà pu le deviner, je n’ai pas menti en disant que les rappeurs nous intéressant aujourd’hui sont nombreux. Je vais essayer de compléter les gifs déjà présents par des créations originales valant le détour. Si j’en rate, vous connaissez la chanson : les commentaires sont là pour vous !

Trois, deux, un… transition !

Utiliser du glitch art pour animer les changements de plans d’un clip est somme toute plutôt simple basique. Cela n’empêche pas ce procédé de transpirer la classe et d’accompagner de nombreux rappeurs dans leur aventure numérique. Tantôt subtil, tantôt appuyé, l’effet dynamise la transition. Dans la plupart des cas, on choisit une forme de distorsion visuelle, relativement proche des cassettes VHS dont nous avons déjà parlé.

Cela dit, le glitch art offre son potentiel maximal dans un plan ou une séquence complète. Alors, choisir l’effet adéquat devient la tâche la plus ardue.

Pimpez ce plan que je ne saurais voir

Va-t-on utiliser une once de RGB shift, cette technique qui consiste à décaler légèrement les calques rouges, verts et bleus d’une image ? Ou plutôt saupoudrer de datamoshing, laissant une trace pixelisée des mouvements à l’écran ? Pourquoi pas, mais ce serait omettre le pixel sorting, une technique « étirant » les éléments numériques, donnant l’illusion que l’image fond, dégouline… Quelle que soit la recette, il y en a sûrement pour tous les goûts !

Par exemple, on peut chercher à mettre en valeur un élément précis :

Ou alors, le glitch accompagne le rythme de la musique…

(Je n’ai partagé ici que des artistes français, mais le pixel sorting est mon péché mignon, je n’ai pas pu résister.)

Enfin, on peut se servir de ces effets pour créer, ou accompagner, une atmosphère. Magie numérique, voici nostalgie, ou alors menace, oppression ?

Génie des réalisateurs ; ils choisissent avec justesse l’effet le plus approprié, la touche subtile de déviance pixelisée. A force, on reconnaît certains noms comme Adrien Lagier et Ousmane Ly, ayant signé des clips d’Orelsan, Lefa ou Kekra. Ils proposent généralement un univers graphique complexe et sont d’ailleurs les seuls créateurs d’audiovisuel francophones découverts pour cet article ayant osé faire du pixel sorting (cf le gif avec la voiture bleue un peu plus haut). Cela dit, la diversité stylistique des rappeurs s’accompagne d’un grand nombre de réalisateurs, ayant eux aussi leurs subtilités, pour le plus grand plaisir de nos mirettes.

Au-delà du visuel : glitch, rap et message

Devant ce foisonnement, on peut rester indifférent – du moins, appréciateur des effets visuels -, ou alors se questionner… Pourquoi le rap et le glitch art se sont récemment découverts, tombés dans les bras l’un de l’autre pour ne plus se quitter ? Ces deux cultures alternatives se sont-elles associées par pur hasard avec l’avènement d’Internet ? Est-ce une simple quête d’identité visuelle ? Honnêtement, c’est tout à fait probable, et l’avis général se résume à « parce que c’est cool, wesh » .

Le hic, c’est que je n’ai vraiment que ça à faire, donc nous allons essayer de pousser l’analyse légèrement plus loin.

Comme j’ai pu le dire en introduction, le glitch art est la science de trouver l’esthétisme dans l’erreur, la beauté dans l’échec. Derrière ces pixels incongrus, cette image déformée, se laisse apercevoir une réalité toute autre, trouvant dans le fiasco numérique la force d’être magnifique, unique.

Et c’est là un lien fort avec le rap, qui lui renvoie aux milieux défavorisés, aux cités-dortoirs mises à l’écart. La violence sociale transpire des morceaux, suinte des murs en bas de HLM oubliés. Des rimes riches pour affronter la vie. Un cri dans les nuits banlieusardes. Au-delà de la galère, la musique s’élève en moyen d’expression salvateur, comme rempart à une société cherchant la division et la stigmatisation.

Le glitch art dans le rap est une illustration géniale du surpassement de l’échec : ce que les autres considèrent comme une défaite de la machine, est alors une victoire esthétique. Une beauté nouvelle, virtuellement incontrôlable par une autorité artistique quelconque. Symbole fort de l’émancipation, ce parti-pris créatif n’est donc plus un simple moyen de souligner la violence des textes ou d’agrémenter les plans : il devient bel et bien un reflet de l’histoire des rappeurs.

Évidemment, le glitch ne se limite pas au rap « conscient », traitant de sujets sociétaux de manière engagée. L’apparition de Lorenzo et Vald un peu plus haut en est la preuve : tous deux sont réputés pour leur décalage, leur jeu permanent avec les codes et les attitudes des rappeurs. Je trouvais simplement le parallèle intéressant : deux cultures urbaines, initialement underground, se retrouvant aujourd’hui embarquées dans une aventure extraordinaire sous le feu des projecteurs.

La démocratisation du glitch art, passant d’occupation pour artistes extravagants à élément tellement majeur de la culture audiovisuelle qu’il en devient transparent, est à mettre en parallèle avec l’évolution du rap ces dernières décennies. Sans crier au « tout commercial » et au « c’était mieux avant » , il est amusant de noter la popularité grandissante parallèle, sinon intimement liée des deux genres.

Malgré un fer de lance lissé par la foule, propre à toute forme artistique fortement suivie, le rap est incroyablement plus diversifié qu’il ne l’était il y a quelques années. Et, si son approche du glitch art reste assez proche de l’image underground qu’il souhaite se donner, on peut apercevoir les prémices d’un esthétisme hybride, alliant pop-culture et urbain. A l’image de l’émergence de nouvelles variantes musicales (cf la vidéo « le rap, nouveau rock ? » du Règlement ou encore le travail incroyable de scarlxrd outre Manche), on peut espérer que l’appropriation du glitch art par le rap entraînera une nouvelle vague créative.


Bravo et merci d’avoir lu jusqu’ici. J’espère que l’article vous a intéressé, que vous soyez amateur de rap, de glitch art, ou pas du tout. Avant de vous envoler vers d’autres pages, si vous pouviez prendre 5 secondes pour partager cet article, ou un peu plus pour le commenter, cela ferait extrêmement plaisir. Il reste encore de nombreux sous-sujets à aborder, mais j’atteins actuellement les 2100 mots ; il faut savoir s’arrêter. Une prochaine fois peut-être…

Je souhaite remercier mon petit frère, @petit_geranium_ et Pusty (@AM_Claxy) qui m’ont aidé à me mettre un minimum à jour et à trouver une grande partie des artistes présents ici. Merci à HyacinthAorchis et Haïly pour leur relecture éclairée. Un petit mot bonus pour Raska et sa vidéo sur le rap féminin qui m’a donné un bon point de départ pour faire baisser le taux de testostérone de cet article (et c’est toujours chouette de découvrir de telles perles).

À bientôt,

Ressources complémentaires

Les quelques visuels que je vous ai présentés dans cet article ne sont finalement qu’une infime partie de ce que proposent les artistes.
Si le combo glitch art x rap vous plaît, je ne peux que vous conseiller ces clips bonus :

En français

En anglais


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Très bel article de fond. Ne connaissant à peu près rien au rap (à part MC Solar c’est dire !) j’ai appris beaucoup de choses et apprécié la précision des arguments.
Rap et glitch ont mixé leur identité, bel exemple de ce que peut provoquer l’art. Pas de frontière, pas de territoire, pas de bataille ?